Maria Snegovaya : “Vladimir Poutine est le grand gagnant des élections européennes”

Maria Snegovaya : “Vladimir Poutine est le grand gagnant des élections européennes”

La vague populiste était attendue, c’est maintenant une réalité. Dans de nombreux pays, les partis d’extrême droite font un meilleur score qu’en 2019. En France, le Rassemblement national est passé de 23,31 % (22 sièges) à 31,4 % (30 sièges), sans compter les 5,5 % de Reconquête ! (5 sièges). Outre-Rhin, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) progresse de 6 points. Au total, 178 députés européens affiliés à l’extrême droite siégeront au Parlement européen.

Maria Snegovaya, chercheuse en science politique à la Georgetown University’s Walsh School of Foreign Service, a étudié dans son dernier ouvrage When left moves right (Oxford University Press) les raisons de la montée du vote populiste en Europe. Dans un entretien accordé à L’Express, la politologue insiste sur le fait que “trop souvent, les facteurs économiques passent sous les radars alors qu’ils sont essentiels pour comprendre le vote populiste”, et alerte sur “le risque de passer à côté du sentiment de frustration et de dépossession que ces populations expriment”.

L’Express : Ces élections européennes confirment la progression de la droite populiste. Comment l’expliquez-vous ?

Maria Snegovaya : La montée du vote populiste s’explique par plusieurs facteurs. Il y a une frustration grandissante à l’égard de la politique migratoire des partis “centristes”, la hausse du prix de l’énergie, l’idée selon laquelle l’aide européenne à l’effort de guerre ukrainien serait trop importante, la hausse des taux de chômage, etc. Nous sommes dans une situation d’instabilité et d’imprévisibilité qui déboussole beaucoup de citoyens européens. Les partis traditionnels ont échoué à répondre à cette angoisse. Les partis populistes profitent des échecs de ce qu’ils appellent “l’establishment”, et proposent en opposition une vision de l’avenir claire en s’appuyant sur un passé fantasmé.

Ce qui permet cette montée du populisme, c’est qu’ils parlent à tous ceux qui se considèrent comme les perdants de la mondialisation, les classes ouvrières, les classes moyennes inférieures… Tous les gens qui ne trouvent pas d’emploi ou occupent des emplois précaires, et pour qui l’avenir est plein d’incertitude.

Dans votre livre, vous étudiez la montée du populisme de droite dans les pays d’Europe de l’Est depuis la chute du communisme. Quelle est la spécificité du vote populiste dans ces pays ?

Il y a de nombreuses similitudes entre le vote populiste en Europe de l’Ouest et en Europe de l’Est : les inégalités, la question migratoire, l’insatisfaction à l’égard des politiques menées par Bruxelles… mais il y a aussi des différences. Par exemple, la guerre en Ukraine est un sujet encore plus sensible, du fait de la proximité géographique, mais surtout de la force du sentiment prorusse. Les partis d’extrême droite d’Europe de l’Est souhaitent un désengagement de l’aide à l’Ukraine. Par exemple, le Hongrois Viktor Orban s’oppose à toutes les sanctions européennes à destination de la Russie.

En plus de ces explications liées au contexte, il y a des raisons plus structurelles. Dans mon livre, j’observe que les partis d’extrême droite ont connu leurs premiers succès au moment où la gauche traditionnelle a commencé à s’effondrer. Cela s’explique par le fait que les électeurs économiquement vulnérables sont passés de la gauche à l’extrême droite, en opposition aux choix de politiques publiques faits par les partis de gauche dans les années 1990-2000. En Europe de l’Est, historiquement, le libéralisme économique et le libéralisme politique ont toujours été confondus. Après la chute du mur de Berlin, la libéralisation politique allait de pair avec une ouverture économique. Mais cela fait qu’aujourd’hui, l’opposition au libéralisme économique des partis populistes se conjugue à une remise en cause du libéralisme politique. C’est pour cette raison que Viktor Orban parle de “démocratie illibérale”. Lorsqu’il critique la transformation libérale des années 1990, cela est interprété en Hongrie comme un rejet du libéralisme économique autant que du libéralisme politique. C’est très dommageable.

Enfin, la montée de l’extrême droite en Europe de l’Est s’explique très largement par les difficultés économiques que rencontrent ces pays. La pauvreté, la montée des inégalités, le chômage, tout cela est bien plus prégnant qu’en Europe de l’Ouest. Une grande partie de l’électorat est très directement confrontée à ces problèmes économiques, ce qui fait que la rhétorique des partis populistes est très efficace. Ça a été le cas en Hongrie avec Orban, en Pologne avec le parti Droit et Justice (PiS)…

Vous dites que la montée de l’extrême droite s’explique par l’effondrement de la gauche traditionnelle sur les questions économiques. Comment expliquez-vous cet échec de la gauche ?

Pour le comprendre, il faut faire un petit retour en arrière et regarder d’abord vers l’Ouest. Dans les années 1950, les partis sociaux-démocrates de l’Europe de l’Ouest ont construit l’Etat providence, avec la mise en œuvre de la protection sociale, de politiques redistributives, dans un contexte où les économies étaient plus fermées qu’aujourd’hui. Ces politiques étaient justifiées par l’expérience de l’entre-deux-guerres : les partis sociaux-démocrates voulaient à tout prix éviter que l’électorat de la classe ouvrière et des classes moyennes inférieures se tournent à nouveau vers des partis fascistes pour régler leurs difficultés économiques. L’idée était que l’Etat providence maintiendrait ces électeurs dans le giron des partis traditionnels. Et de fait, ça a fonctionné !

Mais dans les années 1970-1980, l’Etat providence a rencontré ses premières limites, et l’on s’est rendu compte que ces politiques n’étaient pas forcément viables sur le long terme. Les exigences d’ouverture d’une économie de plus en plus mondialisée n’étaient pas compatibles avec des politiques économiques interventionnistes et protectionnistes. La part de la classe ouvrière dans le corps électoral ne cessait de diminuer. Et enfin, le système communiste commençait à montrer des signes évidents de faiblesse.

Dans ce contexte, la gauche occidentale a cherché ce que j’appelle une “troisième voie”. L’idée était de trouver le juste milieu entre socialisme et capitalisme. Elle a tourné le dos à des décennies de politiques redistributives, d’augmentation des impôts et des dépenses publiques, pour adopter des politiques de rigueur, avec des réductions des dépenses sociales afin de rééquilibrer les budgets. Cette conversion à la “troisième voie” a été, dans un premier temps, couronnée de succès.

Au même moment, dans les années 1990, les pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est sortaient tout juste de l’expérience communiste. Les partis de gauche anciennement communistes ont naturellement regardé à l’Ouest, du côté des partis sociaux-démocrates comme le New Labor en Angleterre, le Parti social-démocrate (SPD) allemand ou encore le Parti social-démocrate suédois des travailleurs. Ils voulaient se redéfinir en se débarrassant de leur héritage communiste, et ils ont adopté des réformes libérales pro-marché. Ces ajustements étaient certainement nécessaires, mais ils leur ont fait perdre leur base électorale ouvrière.

C’est à ce moment que le vote ouvrier est passé à droite ?

Oui. Comme je l’explique dans mon livre, la montée de la droite populiste correspond au moment où la gauche réformiste a adopté cette politique de “troisième voie”. Un point très important est que les pays de l’Est, dans les années 1990-2000, voulaient tous intégrer l’Union européenne. Sauf que pour cela, l’UE exigeait qu’un certain nombre de réformes soient faites. Logiquement, les partis traditionnels au pouvoir ont donc suivi ces recommandations.

Les réformes qui ont été mises en œuvre pour intégrer l’Europe ont suscité beaucoup d’insatisfaction dans une part non négligeable de l’électorat. Alors même que l’appareil industriel hérité de la période communiste était en train de tomber en ruine, ces réformes ont fait disparaître le filet de protection que représentaient un certain nombre d’aides et de redistributions sociales. Il y a eu un sentiment d’abandon de l’électorat ouvrier. Cela a créé une incroyable fenêtre d’opportunité pour de nouveaux acteurs politiques, qui ont joué sur cette frustration pour attirer à eux ces électeurs. La rhétorique populiste a habilement su tirer profit de ce sentiment de défiance à l’égard du “système” et des partis traditionnels, en se présentant comme la véritable défenseure de leurs intérêts. Orban et le Polonais Jaroslaw Kaczynski sont deux excellents exemples de ce phénomène.

Pour parler à cet électorat, ces partis ont su adopter des positions économiques protectionnistes et “pro-redistribution”, tout en gardant le même discours sur l’immigration ou la défense de la souveraineté nationale.

Traditionnellement, la montée de l’extrême droite est analysée par le biais des facteurs culturels et sociétaux principalement. Dans votre livre, vous affirmez, à rebours des explications classiques, que les facteurs économiques sont essentiels. Pourquoi ?

Oui, absolument. Trop souvent, les facteurs économiques passent sous les radars alors qu’ils sont essentiels pour comprendre le vote populiste. D’abord, le lien entre la xénophobie et les succès électoraux du populisme d’extrême droite n’est pas aussi clair que ce que l’on pourrait penser. Il y a des études qui montrent qu’il n’existe pas d’association directe entre l’évolution des niveaux de xénophobie et la montée du populisme de droite. Au contraire, de nombreuses études démontrent un lien entre les difficultés économiques et la propension à adhérer à des discours xénophobes, tout simplement parce que quand on est dans une situation de difficulté, on a tendance à trouver un bouc émissaire. Dans le dernier Eurobaromètre enfin, les sujets principaux d’inquiétude pour les électeurs européens sont la pauvreté, l’exclusion sociale, la santé publique…

La variable économique joue un rôle très important dans le vote populiste. Cela ne veut pas dire que les facteurs culturels ne représentent aucun enjeu, mais qu’il faut les analyser en interaction avec les facteurs économiques. Sinon, le risque est de passer à côté du sentiment de frustration et de dépossession que ces populations expriment.

Au niveau international, qui bénéficie de cette montée des populistes à l’occasion de ces élections européennes ?

Sur le plan géopolitique, Vladimir Poutine est le grand gagnant de la percée populiste, tout simplement parce que ces partis remettent en question l’importance de soutenir l’Ukraine, en arguant que l’argent dépensé dans l’aide à l’effort de guerre ukrainien devrait être réservé aux nationaux. C’est exactement ce que souhaite Poutine, qui mène depuis 2023 au moins une grande campagne de désinformation à travers toute l’Europe. Cette désinformation se concentre sur les effets des sanctions économiques, l’insécurité économique, la hausse du prix de l’énergie… Tout est fait pour convaincre les électeurs européens que l’aide à l’Ukraine est une cause des problèmes économiques qu’ils rencontrent.

Cela étant dit, il faut nuancer l’importance de sa victoire dans ces élections. D’abord parce que les partis populistes d’extrême droite restent divisés, au sein du Parlement européen, entre les deux groupes d’extrême droite, Identité et Démocratie d’un côté, Conservateurs et Réformistes européens de l’autre. Il y a au sein même de l’extrême droite européenne de forts désaccords, des lignes de ruptures claires, qui limitent clairement leur capacité d’action au sein des institutions européennes. Cela signifie que malgré la vague populiste, il y a de grandes chances que la politique européenne d’aide à l’Ukraine ne change pas.

Enfin, il faut bien dire que le Parlement européen n’est pas l’institution de l’UE la plus influente. Même si elle est importante, elle n’a pas le même pouvoir que la Commission européenne par exemple. Donc même s’ils sont plus nombreux au sein du Parlement, l’extrême droite n’aura certainement pas les moyens de changer la politique européenne à l’égard de l’Ukraine. Mais il est sûr que ce qui se passe en ce moment est le signe de l’approfondissement d’une tendance inquiétante qui dure depuis plus d’une décennie maintenant, et à laquelle les partis traditionnels et réformateurs peinent à répondre efficacement…