Mélenchon hué à Dakar : les dissonances du “progressisme” contemporain, par Gérald Bronner

Mélenchon hué à Dakar : les dissonances du “progressisme” contemporain, par Gérald Bronner

Tout se passait bien jusque-là. Jean-Luc Mélenchon était en visite au Sénégal à la mi-mai et donnait, le 16, une allocution devant des étudiants. Il se tenait en la prestigieuse compagnie d’Ousmane Sonko, le nouveau Premier ministre du pays et fut accueilli en ami, lui qui a soutenu inconditionnellement le parti des opposants à Macky Sall, l’ancien président. L’Elysée, au contraire, est considéré comme coupable d’avoir pratiqué la politique de l’autruche face à la répression politique. Bref, l’Insoumis est en terrain conquis pour faire librement entendre son discours critique à l’endroit d’Emmanuel Macron.

Pourtant, il va se faire copieusement huer par l’assemblée nombreuse qui était venue écouter les deux hommes à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Que s’est-il passé ? Après que Sonko a déclaré que “les velléités extérieures de nous imposer l’importation de modes de vie et de pensée contraires à nos valeurs risquent de constituer un nouveau casus belli” – il songeait aux droits homosexuels et à la préoccupation “prioritaire au sein des opinions occidentales” pour la communauté LGBT –, Jean-Luc Mélenchon, une fois que la parole vint à lui, a rétorqué qu’il avait été le premier à avoir déposé un texte de loi sur la possibilité du mariage homosexuel et qu’il y avait donc là un sérieux désaccord. Il faut rappeler qu’au Sénégal, les relations homosexuelles sont ordinairement considérées comme une déviance et qu’elles peuvent être punies d’un emprisonnement de cinq ans.

On doit d’abord saluer le courage de Jean-Luc Mélenchon qui fit cette précision sous la bronca de la foule. Il n’est pas inutile, ensuite, de souligner qu’il a souhaité assurer à son public qu’il ne chercherait pas à leur imposer ses opinions sur le sujet – on se demande bien comment, par ailleurs. Enfin, on peut ajouter que le Premier ministre sénégalais a documenté son exaspération en mentionnant le fait que les partenariats financiers avec les institutions internationales étaient désormais conditionnés – d’après lui – par ces questions sociétales.

Néocolonialisme intellectuel

Ce n’est qu’un incident anecdotique dans le cadre de la visite du chef des Insoumis en Afrique mais cela me paraît terriblement révélateur des dissonances cognitives qui piègent le chemin d’un certain “progressisme”. Leon Festinger, le célèbre psychologue social, inventeur de cette notion, en usait pour désigner l’inconfort que chacun ressent lorsque plusieurs éléments de ses croyances et valeurs entrent en contradiction les unes avec les autres.

Ici, Mélenchon défend sa position mais tient à préciser qu’il ne l’imposera pas car il sait bien que cela serait interprété comme la manifestation d’une sorte de néocolonialisme intellectuel. Ce fait désigne la plaie ouverte dans l’idéologie d’une certaine gauche qui, pour cette raison, ne pourra jamais aboutir à des positions intellectuelles cohérentes. L’idée même de progressisme, quelle que soit la façon dont on la définit, indique une certaine représentation de l’Histoire. Il y aurait une flèche du progrès qui peut être contrariée mais qui devrait aboutir à de nouveaux droits et à un état jugé objectivement supérieur d’un point de vue moral à la situation précédente. Ainsi en va-t-il du droit des femmes et des homosexuels, par exemple. Mais, en même temps, ce progressisme est hanté par le risque d’ethnocentrisme qui consiste à imposer aux autres cultures les valeurs de la nôtre. Ce risque s’est largement illustré dans l’histoire du colonialisme que, justement, il abhorre.

Alors comment résoudre cette dissonance ? Sans doute, en apparence, comme le fait Mélenchon : en remâchant ses opinions et en attendant que la lumière descende sur ces peuples. Il faudrait patienter en quelque sorte. Seulement voilà, si l’on pense que ces valeurs libérales vont s’imposer naturellement à l’échelle de l’Histoire, c’est qu’elles ont une charge universelle. Si c’est le cas, c’est bien qu’elles sont supérieures moralement à celles des autres civilisations et nous voici revenus au point de départ. Ce progressisme-là (car il en existe un autre qui assume plus clairement son universalisme) peut bien lécher ses plaies ouvertes, elles ne guériront pas.

Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université