Européennes : “En Bretagne, la population de certains villages change, cela alimente le vote RN”

Européennes : “En Bretagne, la population de certains villages change, cela alimente le vote RN”

Même la Bretagne a cédé. Dans les quatre départements, le Rassemblement national (RN) est arrivé en tête du vote des élections européennes dimanche 9 juin, avec 25,6 % des voix exprimées. Une première.

Surtout, le résultat tranche avec le précédent scrutin de 2019, quand la République en Marche avait empoché la majorité des voix – 25,64 % – de la région, huit points devant la liste du RN. Selon Romain Pasquier, politologue et directeur de recherche au CNRS ainsi qu’à Sciences Po Rennes, ce basculement traduit la volonté des Bretons, notamment ruraux, de marquer leur désaccord avec le gouvernement.

L’Express : Quelle analyse portez-vous sur la victoire du Rassemblement national dans l’ensemble des départements bretons ?

Romain Pasquier : L’électorat centriste – qui revendique un héritage démocrate-chrétien et un républicanisme laïc – a toujours animé les élections dans la région. C’est un résultat historique en Bretagne. La progression du RN, déjà présente lors des précédents scrutins, est très perceptible dans les zones rurales. La population y a l’impression d’être laissée de côté. Cette frustration entraîne un rejet du pouvoir actuel, qui gagne les campagnes bretonnes.

La Bretagne est un territoire géographiquement assez dispersé. La circulation automobile est nécessaire et les habitants ont souffert de l’inflation qui s’est notamment répercutée sur le prix du gasoil. Le coût des logements a lui aussi explosé.

De plus, c’est la région avec le plus faible taux de chômage, notamment grâce à une main-d’œuvre étrangère qui travaille depuis longtemps dans l’industrie agro-alimentaire. La population de certains petits villages change et cela alimente le vote RN.

Le centre-gauche régional a retrouvé le giron socialiste

A contrario, certaines grandes villes bretonnes comme Brest, Saint-Malo ou Rennes – où la liste de Jordan Bardella a réalisé le maigre score de 9,4 % – ont résisté au raz-de-marée du RN. Comment l’expliquez-vous ?

Dans le cas de Rennes, la mairie est acquise au Parti socialiste depuis 1977. D’importantes politiques publiques de cohésion sociale et éducative ont été menées. D’autant qu’elle compte près de 65 000 étudiants, qui votent plutôt à gauche. Dans la commune de Rennes, le vote RN ne progresse pas. Mais un clivage rural-urbain s’opère.

Quels autres enseignements régionaux peut-on tirer de ce scrutin ?

La Bretagne reste, avec l’Île-de-France, un des territoires qui a le mieux résisté à la percée de l’extrême-droite. Il est aussi intéressant de noter que la liste PS-Place publique est arrivée en deuxième position dans la région, avec 18,4 % des voix exprimées, légèrement devant Valérie Hayer. Le centre-gauche régional, qui soutient principalement Emmanuel Macron depuis 2017, a retrouvé le giron socialiste.

Aucun des 28 sièges que compte la Bretagne à l’Assemblée nationale n’est occupé par un député du RN. La donne pourrait-elle changer les 30 juin et 7 juillet prochains ?

J’incite à la prudence : il ne faut pas tirer des leçons nationales d’un scrutin européen. En Bretagne, les scores du RN sont inférieurs (d’environ 6 points) à l’échelle nationale. Il y aura une réserve de voix contre l’extrême-droite. Si on fait le calcul, le Parti socialiste, les écologistes et la France Insoumise restent, d’une certaine manière, majoritaires avec 32 % des voix. Il faut voir si la dissolution de l’Assemblée va avoir un effet de rétraction, dans lequel les Français reviennent à un vote plus traditionnel.