Législatives : pourquoi les marchés financiers ne cèdent pas (encore) à la panique

Législatives : pourquoi les marchés financiers ne cèdent pas (encore) à la panique

Une réaction de surprise, oui. Un peu de spéculation, à coup sûr. Mais pas de panique. Lundi 10 juin, au lendemain de la victoire du Rassemblement national aux élections européennes, et de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale en France par Emmanuel Macron, le comportement des marchés financiers était sous surveillance. Les taux d’intérêt sur la dette française allaient-ils s’envoler, signe de la défiance des prêteurs ? Le moindre point de base séparant un peu plus le taux d’intérêt allemand (Bund) du français (OAT) a été interprété comme un signe de stress. Certains ont aussi relevé que le rendement à 10 ans de la dette tricolore atteignait un niveau inédit depuis novembre dernier, à 3,20 %.

En réalité, l’impact du séisme politique du 9 juin se révèle pour l’heure plutôt mesuré. “A ce stade, le spread [NDLR : écart, dans le jargon financier] entre l’OAT et le Bund est très limité, en hausse de 7 points de base par rapport à vendredi. En d’autres termes, la différence de rémunération entre les deux obligations souveraines est passée de 0,48 % à 0,55 %, détaillait lundi en milieu de journée auprès de L’Express le responsable de l’analyse marchés chez IG, Alexandre Baradez. Au plus fort de la crise de la dette en zone euro, en 2011, cet écart avait grimpé à 190 points de base !”. Depuis trois ans, le spread avec l’Allemagne évolue autour de 50 points de base. Même les dégradations par les agences de notation – en particulier Standard & Poor’s, qui a passé la dette française à AA- contre AA le 31 mai – n’y avaient rien changé.

Le léger accès de température du jour est-il durable ? “La meilleure comparaison que l’on puisse faire, c’est avec Giorgia Meloni”, estime Christopher Dembik, conseiller économique de Pictet AM. Au moment de l’accès au pouvoir de la Première ministre italienne, beaucoup de commentateurs s’attendaient à une flambée des taux d’intérêt souverains. “Ils se sont juste tendus à l’annonce de sa victoire, poursuit l’expert. Tous ces partis font face au test de réalité, ils sont obligés de lisser leur politique. On observe généralement un effet de normalisation lié à l’exercice du pouvoir, à moins d’un cas extrême avec un gouvernement qui souhaite changer structurellement les institutions, comme cela s’observe plutôt en Amérique du Sud.”

“On ne peut pas se fonder sur le programme du RN de 2022”

De quoi rassurer ceux qui s’inquiètent de la dérive des finances publiques et redoutent l’arrivée au pouvoir d’un parti qui prône la retraite à 60 ans et ne veut pas entendre parler de désindexation des pensions ? “On attendrait des politiciens, surtout ceux qui se disent souverainistes, qu’ils traitent la dette publique comme un problème de souveraineté nationale. Ce n’est pas le cas”, pointait début juin Bruno Cavalier, le chef économiste d’Oddo BHF. Pour Denis Ferrand, économiste et directeur de Rexecode, “on ne peut pas se fonder sur le programme de 2022. Entretemps, le choc énergétique est passé par là, et la situation des comptes publics s’est dégradée”. Quid du spectre de Liz Truss, la Première ministre britannique dont le programme, présenté à l’automne 2022, en décalage avec le contexte économique, avait provoqué une tempête financière ? Les spécialistes interrogés ne croient pas à ce scénario, plutôt convaincus que le RN devra se montrer pragmatique s’il se retrouve maître du jeu. Entre les promesses d’hier et les annonces potentielles de demain, un fossé est possible.

Aujourd’hui, si l’incertitude politique créée par le coup de tonnerre de la dissolution ne provoque pas d’affolement, c’est que le RN a déjà mis de l’eau dans son vin. Le spread avait grimpé à 80 points de base après le premier tour de la présidentielle de 2017, prélude au duel Macron – Le Pen. Mais le Frexit ne figure plus au menu du parti de Marine Le Pen et l’épouvantail d’une sortie de l’euro a donc cessé d’effrayer les investisseurs. L’assouplissement tout récent de la politique monétaire européenne a aussi permis de limiter les conséquences des derniers événements sur les taux. “Il ne faut pas tenir cette stabilité pour acquise à jamais”, prévenait néanmoins hier l’économiste d’Oddo BHF Bruno Cavalier.

Si les taux ne s’emballent pas, les marchés actions sont plus secoués. L’indice CAC 40 a glissé de plus de 2 % au pire de la séance de lundi, plombé par ses composantes bancaires. “Les investisseurs ont réduit leur exposition au risque France au travers des actions, reconnaît Alexandre Baradez. Ils ont vendu les banques, grandes détentrices de titres de dette française, et sur fond de crainte plus générale sur l’économie, ils se sont aussi délestés des concessionnaires.” Et pour cause : le programme de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2022 prévoyait la nationalisation des autoroutes… Vinci et Eiffage ont reculé de plus de 5 %. Dans une moindre mesure, les champions du luxe ont aussi perdu du terrain. “Ces valeurs sont fortement dépendantes du commerce international”, note Alexandre Baradez. Autrement dit, des velléités de repli sur soi seraient mal venues pour des champions mondiaux comme Hermès ou LVMH.

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